08 avril 2008
Tant que vous n'avez pas été embrassé par un de ces pluvieux après-midis parisiens, vous n'avez jamais été embrassé (W. Allen)
Et le métro roulait, roulait, et le couple d'âge mûr s'embrassait. Et le métro fonçait, fonçait, et le couple de jeunes s'embrassait. Et le métro chahutait, chahutait, et la maman embrassait la petite fille. Et le métro tanguait, tanguait, et personne pour m'embrasser.
07 mars 2008
J'ai le diable au corps ou c'est Dieu (B. Fontaine)
Il était assis sur le strapontin, à demi penché vers ses camarades, et me tournait le dos quand je suis entré dans la rame. Le détail m'a tout de suite sauté aux yeux : son blouson, légèrement remonté sur les hanches, laissait entrevoir son boxer rayé. J'ai pris place à ses côtés et n'ai pu m'empêcher de laisser mon regard divaguer dans le creux de son pantalon. En face de moi, la dame au chapeau en léopard m'observait. J'étais si absorbé par ce morceau de tissu coloré que je ne la vis pas m'espionner. Lorsqu'enfin mon visage croisa le sien, elle esquissa un sourire. Gêné, et les joues fortement empourprées, je me réfugiais dans la contemplation d'un Mozart à lunettes collé sur la vitre du métro.
10 août 2007
De même qu'un serpent se libère de sa peau au moment de la mue, de même le soleil, au matin, se libère de la nuit (Anonyme).
Ma chambre en était remplie : il y en avait de toutes tailles, de toutes sortes, petits, grands, minces, gros, boas, vipères, couleuvres, cobras... J'ai sursauté et me suis réveillé : la chambre était vide. Je me suis levé, puis me suis habillé. Je suis sorti et j'ai pris le métro. Je suis entré dans la rame et me suis assis sur l'un des strapontins. La fatigue n'avait pas encore disparu : le sommeil fermait mes yeux et plombait ma tête. Puis je me suis redressé et c'est là que j'ai vu... En face de moi, un serpent de métal étreignait le cou de la dame aux cheveux noirs d'ivoire.
12 juin 2007
J'ai deux amours : mon pays et Paris (Joséphine Baker)
Lundi 11 juin. 19h30. Nation. Ligne 2. Françoise (la quarantaine, cheveux bruns frisés, pull et jupe roses, sandales noires) entre dans le métro. La rame est presque bondée à cette heure de la journée. Les usagers rentrent chez eux après un dur labeur. Je suis assis, le casque de l'Ipod vissé sur les oreilles. Françoise vient se coller à moi, pose son sac, puis s'adresse à mes voisins. Je n'entends rien mais je la vois tendre un petit morceau de papier et un crayon à une jeune fille quelque peu interloquée. Dans un premier temps, celle-ci ne semble pas comprendre la demande, mais finit bientôt par obtempérer et écrit sur la vignette blanche. Qu'écrit-elle ? Un numéro de téléphone ? Une adresse mail ? Je suis intrigué mais ne laisse rien paraître de mon étonnement. Mais voici que le voisin obtempère lui aussi, puis un autre et un autre encore. Je sens que mon tour arrive. Enfin elle s'adresse à moi. Je dévisse le casque de mon baladeur et l'écoute : "Pourriez-vous écrire le mot "Paris" sur ce morceau de papier s'il vous plaît ?". "Pardon ?". "Pourriez-vous écrire le mot "Paris" sur ce morceau de papier s'il vous plaît ?". "Mais pourquoi ?". "C'est pour un livre...". Le plus incroyable est que je me suis exécuté sans en demander davantage. Et je n'étais pas le seul. Presque toute l'extrémité de la rame y est passée : chacun a écrit le mot "Paris" sans broncher. Seul un gros monsieur barbu et un peu ivre (de son propre aveu) a demandé : "Un livre ? Mais quel livre ? Quel type de livre ?". "Je ne sais pas bien encore" a-t-elle répondu, "mon projet est encore flou !". "Je peux enjoliver ? Faire quelque chose d'original ?". "Bien sûr !". (à cet instant, je me mords les doigts d'avoir écrit le mot "Paris" de la façon la moins originale possible). "Vous avez un éditeur ?". "Non ! mais ça ne sera pas un éditeur connu". "Vous avez raison : de toute façon vous vous ferez quand même arnaquer !". "Oh ! mais je vais rater ma station !". "Oui ! la prochaine est Belleville". "Au revoir !". "Au revoir !". Je l'ai regardée descendre et me suis demandé ce que ce petit bout de femme allait bien pouvoir faire de ce petit tas de papiers griffonnés. Quelle force de persuasion cependant... En aurais-je été capable ? Certainement non ! Et c'est en me maudissant de ne pas avoir le cran de cette parisianophile accomplie que je suis descendu à la station du Colonel Fabien... un arrêt après le mien.
10 juin 2007
Arrête, arrête ne me touche pas (Patricia Carli)
Dimanche 10 juin. 20h05. Gare du Nord. Ligne 5. J'entre dans la rame de métro, le casque de mon baladeur vissé sur les oreilles. Les portes vitrées se ferment devant moi. Dans le reflet grisâtre se déroule l'image de Sébastien (28 ans, blond, t-shirt marine, jean, baskets). Je le dévisage de haut en bas sans qu'il ne s'en aperçoive. Il pose son regard sur moi. Je capte le mouvement de ses pupilles. Il croit que je ne le vois pas. Je le fixe : il baisse les yeux puis les relève et me scrute à nouveau. Je détourne le regard. Le petit jeu commence. Qui se laissera dompter le premier ? Ce doit être lui. Mon caractère dominant prend le dessus. Cette captation de regards entre deux êtres me fascine : nous sommes entourés et personne ne nous remarque. Il y a comme un goût d'interdit, de transgression qui m'excite. Il arrive toujours un moment où tout semble possible : la matérialisation d'un désir inopiné et fugace. La station République est maintenant à quelques secondes. Je pose mon doigt sur le bouton d'ouverture du sas. Je m'apprête à descendre. Il se rapproche de moi et semble vouloir me parler. Mon coeur bat... Il pose sa main sur mon épaule. Je me retourne... "Excusez-moi mais quelqu'un veut passer !". Quelle déception ! Je le fusille d'un regard sombre où il peut lire : "J'avais bien vu ! Pas la peine de me prévenir ! J'allais sortir moi aussi de toute façon !". Je suis sorti et j'ai tracé ma route. On ne me touche pas de la sorte !
01 juin 2007
L'affliction ne guérit pas le mal (proverbe français)
Vendredi 1er juin. 9h42. RER A. Station Nation. La rame est bondée comme tous les vendredis matins. Je suis assis. Face à moi se dresse la grande barre de métal que tiennent les usagers qui n'ont pas eu la chance de se poser. Station Val de Fontenay. Les travailleurs descendent par dizaines et laissent la barre de fer orpheline. Djamila (la cinquantaine, cheveux blonds vénitiens, manteau de couleur crème) entre et vient se caler contre elle. Mais voici que bientôt elle l'empoigne à deux mains et y plaque son front. Djamila a mal la tête. Djamila soutient sa peine. Djamila doit aller travailler. Le trajet se transforme en calvaire quand on souffre de migraines. Elle ferme les yeux pendant de longues minutes. On dirait une sainte attendant le martyre. Lié au poteau, elle implore le dieu de sa foi d'abréger son tourment. Le visage se contracte. Les traits se plissent. Les mains se crispent. La douleur est tenace. La douleur ne veut pas partir. Station Bry-sur-Marne. Il faut descendre et poursuivre le chemin, aller gagner sa croûte. La journée vient à peine de commencer. Combien d'heures encore avant que le supplice ne s'achève ?
27 mai 2007
Avec de la vodka, un cafard ça passe tout seul (Nicolas Cage)
Dimanche 27 mai. 14h30. Place des Fêtes. Ligne 11. J'entre dans la rame de métro surchauffée, comme toujours à cette période. Je m'assoie sur l'un des strapontins, dans le sens inverse de la marche. En face de moi une jeune fille brune fixe de son regard le vide métropolitain. Il est vrai qu'il a de quoi bercer le métro parisien, surtout en ce dimanche assoupi. Mais bientôt notre attention est attirée par une bouteille de vodka posée à même le sol. Avec les vibration du métro, celle-ci commence à bouger, puis tangue d'une porte à l'autre de la rame et se cogne abondamment. Le silence est rompu. La vision est quasi hypnotique : dans un sens, puis dans l'autre, à droite, à gauche, un coup par-ci, un coup par-là. Dans ce cas précis, j'attends toujours le moment où la bouteille viendra se loger entre mes jambes. Car quoi que vous fassiez, dans une rame de métro, un objet abandonné sur le sol finit toujours par venir se cogner contre vos pieds. Ce qui finit par arriver. Je l'ai alors coincée sous mon pied gauche, l'ai redressée à 90°, puis d'un geste sûr l'ai faite rouler dans l'allée médiane, le tout sous le regard à la fois amusé et apaisé de la jeune fille brune. Va t'en donc voir ailleurs si nous y sommes bruyante bouteille de vodka ... Dimanche 27 mai. 14h35. Jourdain. Ligne 11. Une jeune femme entre dans la rame de métro surchauffée, comme toujours à cette période. Elle s'assoit sur l'un des strapontins, dans le sens inverse de la marche. En face d'elle un vieux monsieur fixe de son regard le vide métropolitain. Il est vrai qu'il a de quoi bercer le métro parisien, surtout en ce dimanche assoupi. Mais bientôt leur attention est attirée par une bouteille de vodka posée à même le sol...
24 mai 2007
On passe presque toute sa vie déguisé en adulte (Monique Corriveau)
Jeudi 24 mai. 19h35. Alexandre Dumas. Ligne 2. Émilie (26 ans, cheveux châtain clairs courts, yeux verts, manteau de couleur brique, pantalon de velours vert, chaussures violettes, sac à dos) entre dans la rame de métro. On dirait un lutin débarquant dans le monde des humains. Elle s'appuye contre la porte coulissante, comprimant son sac contre la fenêtre, et regarde chacun de ses voisins. Je suis assis non loin d'elle et n'échappe donc pas à son oeil de lynx. Mais voilà que sans crier garde elle déporte son corps d'arrière en avant, place tout son poids sur la pointe de ses pieds et se laisse tomber contre la barre de métal qui s'étend devant elle. Tout juste a-t-elle le temps de s'y agripper. Cependant aucune crainte dans son regard. Et puisque la peur donne des ailes, autant en jouer ! Alors le lutin se tranforme en Nadia Comaneci du métro parisien. Elle se jette dans la vide et se balance dans tous les sens, ne manquant pas d'écraser au passage le bouquets de roses de ma voisine. Elle jubile et redécouvre cette liberté, cette spontanéité, cette innocence qu'enfants nous avions tous. Le jeu pourrait durer une éternité mais voici que se profile la station qui va la ravir à nos yeux étonnés. Les portes s'ouvrent. Elle se retourne, saute sur le quai et s'engouffre dans la foule anonyme.
