05 février 2009
En photographie, ce n'est pas le photographe qui est important (Y. Athus Bertrand)
Tu es venue sans aucun détail, aucune directive. Le monsieur t'avait juste dit : "Venez comme vous êtes habituellement, oui, c'est cela, sans rien changer !".
Quand tu es entrée dans la grande pièce, tu as rougi bien sûr et c'est en bégayant et en regardant tes chaussures que tu t'es présentée à lui. Il t'a rapidement dit bonjour et ne s'est plus adressé à toi. Tu le voyais affairé à droite, à gauche, ne sachant pas finalement à quoi il était véritablement occupé. Le temps t'a paru long et tu as bien sûr songé à repartir, mais, finalement, tu es restée là à demi captivée par le bourdonnement de celui que tu ne connaissais pas il y a deux jours à peine. Tu l'as vu monter à lui tout seul de grosses machines suspendues à de hautes perches et de lourds appareils dont tu n'avais eu jusque-là aucune idée.
Enfin il est venu vers toi et t'as demandé : "Écoute bien ma petite, tu vas aller vers le fond de la pièce, face à ce mur décoré. On y a peint une fenêtre ouverte sur la mer. Tu vas t'y accouder et tu vas regarder les flots bleus comme si tu y étais !". "Mais...", as-tu essayé de bredouiller, mais il ne t'a pas laissé le temps de continuer. Tu t'es exécutée et c'est bien maladroitement que tu as posé les coudes sur le faux rebord en bois. Tu avais envie maintenant de rire, mais tu ne savais pas si le moment s'y prêtait.
C'est alors qu'autour de toi tu as entendu de drôles de cliquetis, une forte chaleur se diffuser et des lumières crépiter. On t'a demandé de ne pas bouger et seul ton pied droit a reculé. Quand enfin tout s'est achevé, on t'a remercié, on t'a demandé de partir et de ne pas t'inquiéter.
Quelle ne fut donc pas ta surprise quand, quelques jours plus tard, tu as reçu chez tes parents ce portrait de toi, car c'en est un, petite fille au corps un peu boudiné mais dont l'image était maintenant fixée pour la postérité.
13 décembre 2008
La vie est trop courte pour perdre du temps à râler (Anonyme)
Composer n'est pas un art facile et je sais combien tu peines : tu râles, tu souffles, tu t'énerves. Moi, tout ce qui m'intéresse est de savoir quelle couleur substituer au rouge sang des murs de ce salon qui me vrille les yeux. Mais tu ne m'écoutes pas. Je te laisse à ton affaire et regarde par la fenêtre. De l'autre côté de la rue, perchée à son balcon, notre voisine "bien aimée" attend son Roméo avec une impatience non dissimulée. Ce "charmant" spectacle ne me chavire pas le cœur et, faute d'argent, je désespère à l'idée de ne pouvoir meubler correctement notre "nid d'amour". Quand je pense que, chez ma mère, la maison est grande et lumineuse : tout y est frais et riant. Notre appartement est petit, froid et sinistre. Finalement notre logis n'est pas sans ressembler aux chambres que louent au-dessus de nous les prostituées. Quel malheur m'a pris de te suivre ici, dans cette ville ? Maman avait raison et j'aurai dû l'écouter ! À cette heure, je serais avec elle, sous l'appentis, à siroter, tranquillement, de la grenadine. La chaise bleue doit lui paraître bien vide. Il ne lui reste plus aujourd'hui que le spectacle de son jardin exotique. Toi, que m'offres-tu ? Une courette bétonnée et grise ! As-tu crû que nous étions en prison ? Et ce bruit ! Tout ce bruit ! C'est une maison en carton ! Je n'en peux plus d'entendre les cris de ces filles de joie quand elles se lavent. Vous me fatiguez avec vos ablutions ! Ici, nous sommes partout, sauf dans une maison !
14 septembre 2008
Le voyage est une suite de disparitions irréparables (P. Nizan)
Quand tu arriveras à la ville, après avoir parcouru de longues plaines couvertes de blés, franchi d’épaisses forêts et traversé de larges rivières, quand tu arriveras à la ville, dis-je, je pense que tu seras enfin heureux de te sentir moins solitaire. Voilà tant et tant d’années que tu as quitté notre demeure. Je te revois ce matin-là, souriant à la simple idée de partir à l’aventure. Combien d’années se sont écoulées depuis ton départ ? Dix, quinze, vingt années ? Plus, beaucoup plus ? Je ne les compte plus tant la peine liée à ton absence est aujourd’hui encore vive. Quand tu arriveras à la ville donc, tu seras content, je pense, de voir que rien n’a changé. Sur ta droite, tu apercevras la maison des Peters avec ses cheminées noires, son toit de tuiles sombres et sa grande façade blanche. La maison est restée telle que tu l’as connue. Certes, Mrs Peters est morte et son mari se sent bien seul désormais, mais tu y trouveras encore dans le jardin le pommier qui, à la fin de l’été, nous offrait ses belles pommes jaunes. Juste à côté, tu ne pourras manquer la petite maison de Mrs Brown. La façade est encore couverte de l’ocre brun doré que papa avait étendu un jour de printemps où nous n’avions pas l’école. Je me souviens ce jour-là tu avais perdu une dent et tu n’osais plus sourire. La façade est aujourd’hui moins lumineuse, mais je me dis que quelque part c’est une trace que papa a laissée dans la ville. Puis tu dépasseras la grande maison de bois qui nous faisait si peur lorsque nous étions enfants. Te souviens-tu du jour où nous y avons pénétré afin de découvrir je ne sais quel trésor caché par le vieux John ? Je ressens encore l’effroi à l’idée que la lourde porte de chêne rouge ne se referme à tout jamais derrière nous. Enfin, en face, tu reconnaitras sans peine notre maison : toujours là, fière, droite, majestueuse. Elle non plus n’a pas changé. C’est là que je t’attends, toi mon frère bien aimé qu’il me tarde de retrouver.
09 août 2008
Etre statufié de son vivant, ça vous pétrifie (L. Scutenaire)
Je me suis mis à courir et c'est haletant que je suis arrivé au pied de l'immeuble. D'une main fébrile, j'ai poussé le grand battant de bois qui me séparait des escaliers. J'ai gravi ces derniers comme s'il s'était agi d'une montagne et je suis parvenu au dernier des six étages. Mon corps tremblait et mon coeur semblait prêt à vaciller. L'émotion prenait le pas sur la raison et c'est avec difficulté que je parvins à ouvrir la porte de mon appartement. Cet obstacle dépassé, je me ruais dans le salon, tournoyais sur moi-même sans pouvoir m'arrêter et poussais des cris d'effroi. Quand le calme fut revenu, je m'approchais du miroir et, saisi par le regard furieux que j'y découvrais, je fus pétrifié de mon vivant. Louis venait de rompre...
02 juillet 2008
Le sage sort le crabe de son trou avec la main d'autrui (Proverbe italien)
J'étais assis sur la banquette arrière de la voiture et je tenais un crabe dans la main droite. Soudain, le crustacé se mit à me pincer très fort, si fort que j'agitais la main dans tous les sens afin de la dégager de ce mauvais pas. Mais la tentative était vaine. Alors, de ma main gauche, je saisis la carapace et l'écrasai de toutes mes forces, probablement décuplées par la douleur. Ne restaient plus ainsi dans ma paume que branchies, viscères et liquide formant une infâme bouillie verte.
26 août 2007
Fermer les yeux, est-ce que c'est la nuit parce qu'on a fermé les yeux ? (L. Gyllensten)
Je l'ai appelé et lui ai demandé de s'asseoir sur le canapé. Il s'est exécuté sans broncher. Puis j'ai appliqué mes mains sur ses tempes et lui ai demandé de fermer les yeux. Ce qu'il a fait. Alors je lui ai dit : "Respire ! Respire profondément et écoute ma voix !". J'ai bien vu que ses paupières battaient mais il m'a écouté. "Essaye de représenter l'ovale de mon visage. tu le vois ?". Oui fit-il en hochant la tête. "Maintenant pense à mes yeux, et place-les sur cet ovale. Tu y es ? Bien ! Fais de même pour mon nez, ma bouche, mes oreilles, mon front, mes sourcils... Tu vois mon visage ?". Oui fit-il à nouveau. "Si un pont nous sépare, un fossé, un ravin, je ne sais quoi d'autre encore, eh bien, si malgré cela, en fermant les yeux tu arrives à te représenter mon visage, alors c'est que je ne serai jamais bien loin de toi !". J'ai bien vu qu'un sourire se dessinait sur son visage et moi j'étais fier car il m'avait écouté.
Du banc des ministres au ban de la société, il n'y a que l'espace d'un faux pas (H. Jeanson)
Un homme était assis sur un banc. Il me fit signe quand je passais devant. J'ai enlevé les écouteurs de mon baladeur et je l'entendis me demander : "T'aurais pas une cigarette ?". Je lui répondis que je n'en possédais pas car je ne fumais pas. Il me fixa du regard et me dit : "Ce banc, c'est mon domicile, ici je suis chez moi, et chez moi je peux fumer. À l'extérieur, je ne me permettrai pas mais ici je fais ce que je veux !". Il fit silence quelques minutes puis reprit : "Tu ne trouves pas que je suis beau ? Enfin, je veux dire, encore potable ?". J'acquiesçais et lui dit : "Je peux vous prendre en photo ? J'habite à deux pas, je reviens, je vais chercher mon appareil !". Je me suis dépêché, j'ai couru même, mais, quand je suis revenu près du banc municipal, mon ami fumeur n'y était déjà plus.
11 mai 2007
Afin que jamais plus tu ne m’offenses, car je t’écrase de ma terrible vengeance (Prière à Hécate)
Il faisait noir. Je ne voyais rien. Je n'étais pas aveugle mais plongé dans l'obscurité la plus totale. J'ai élancé mes bras devant moi afin de me diriger. Je n'ai rien senti. J'ai pivoté sur moi-même et j'ai tenté à nouveau de cerner les limites de cet univers opaque. Là, sur ma gauche, il y avait comme une paroi, lisse, incurvée, froide. Je l'ai suivie et j'ai commencé à voir la lumière. Quand celle-ci s'est faite plus précise, j'étais arrivé dans une forêt, une vaste forêt, avec de grands arbres décharnés. Je ne savais où aller alors je me suis adossé à un arbre. Et c'est là qu'elle m'a giflé. J'ai couru après elle mais ne suis pas parvenu à la rattraper. Épuisé je me suis accroupi près du tronc mort d'un vieux chêne. Et sans que je m'y attende, elle m'a poussé. Mais cette fois je l'ai attrapée. J'ai pris une corde et je l'ai pendue. Avant d'expirer, elle s'est écriée : Pourquoi ? Je lui ai répondu : C'était toi ou moi ! Elle est morte dans l'instant. Elle doit y être encore. Ce que je sais, c'est que moi je n'y retournerai pas.
07 mars 2007
Go forth, my boy. Go forth, and bring peace to our Empire (Palpatine)
Le métro parisien me fait parfois l’effet d’une vaste galaxie dans laquelle chaque usager est un vaisseau spatial. Les longs tunnels sont des couloirs spatio-temporels qui permettent de joindre des planètes parfois très éloignées les unes des autres. Quand je les emprunte je suis une navette qui, aux heures de pointes, doit éviter tantôt une barrière d’astéroïdes, tantôt les débris d’une comète. Et quand je suis épuisé, je me glisse dans l’un de ces cargos de voyageurs qui me mène, sans fatigue, à bon port. Et tant pis pour moi si je ne possède pas mon ticket de voyage, je serai arrêté aux frontières de l’empire par les sbires de la garde impériale.



