09 août 2008
Le soleil est nouveau tous les jours (Héraclite d'Ephèse)
Les rues de Portici étaient baignées d'une douce torpeur. Leurs grosses dalles de basalte, écrasées de chaleur, gémissaient lentement. Dans le port, une eau bleue lançait de longs reflets argentés sur les coques des bateaux. Tout en réparant leurs vieux filets de pêche, quelques marins tranquilles nous ont regardé marcher le long du quai. Au loin, majestueux et paré de son habit vert, le Vésuve dominait les hommes et soupirait d'aise. Puis, sur le rivage baigné de lumière, nous nous sommes assis sur de grosses masses de béton et nous avons contemplé la mer : longuement, silencieusement, comme hypnotisés par la vision de cette baie qui s'offrait à nous, comme irradiés par l'astre solaire qui nous caressait de ses rayons dorés. Un ciel pâle et transfiguré semblait vouloir nous lover dans ses bras et j'aurais aimé que nous soyons - moins infortunés cependant - comme les habitants de l'Herculanum si proche, figés à tout jamais dans la terre, oui, certainement figés dans ce qui me paraissait être, alors, l'illustration même du bonheur.
01 juin 2008
On perd son âme dès lors que l'on ne peut pas faire le récit de ce qui a pu nous arriver (Ch. Potok)
La souffrance passée, reste le récit de ses peines. Parvenant à rassembler les morceaux de sa psyché fragmentée, je vais vous conter sa vie morte.
1. La bête s'était tapie dans l'ombre et me prit entre ses pattes.
Quand le mot "rupture" s'est échappé de sa langue et a raisonné dans sa bouche, quand il s'est inscrit sur son front sans que tu puisses en nier l'évidence, la colère s'est emparée de toi. Alors quoi ! malgré tous tes efforts, le jeu n'en valait plus la chandelle ? Drapé dans ta colère, aveuglé par le ressentiment, tu lui as promis la solitude : "Tu erreras désormais parmi les décombres de notre couple, quand moi, indigné par cette atteinte à ma personne, je serai enfin débarrassé de toi, tourment qui, depuis 3 ans, me rongeait tout entier et me vrillait le coeur !". Le tourbillon de la haine t'a emporté et tu as vomis sur lui ton venin le plus acide. Tu t'es levé et tu as marché à pas saccadés sur les branches de ton nid. Furies, Gorgones, Harpies s'étaient tapies dans ton ombre. Tu as tendu les bras, tu as fermé les poings et tu l'as maudit. Tu as tourné sur toi-même comme la coquille de noix qui file droit à l'égout, puis, arbre couché par la tempête, tu as fini par tomber. Tout autour de toi le silence s'est fait et ton cerveau s'est mis en veille. Ses regrets n'y pouvaient rien changer : la flèche qu'il avait décochée n'a pas raté sa cible ; ton coeur a volé en éclats et ton sang coulait maintenant à gros bouillon. Et posé dans la nuit noire, alors qu'il dormait encore à tes côtés, tu as questionné le silence qui ne te répondait pas. Les jours qui ont suivi t'ont vu t'enfoncer davantage alors que lui, arrimé au mât de sa sentence, tenait bon. Bientôt, son trouble a fait place à l'indifférence et tes pleurs ont cédé le pas à l'angoisse. C'est alors qu'elle est arrivée : la consolatrice, la bienveillante, celle qui panse les plaies et met du baume au coeur. Et, déployant ses ailes, elle a enveloppé ton corps meurtri. Tu l'as écoutée et ses paroles étaient claires. Elle t'a demandé de la suivre et son raisonnement était une évidence : "On ne construit pas sur un terrain marécageux ! D'autres terres fertiles accueilleront ton repos !". Alors tu as coupé toi-même ce qu'il restait de lien. Tu as fait tes bagages et n'as rien laissé. Tu as tout repris et n'as rien souhaité. Une porte s'est fermée, une autre s'est ouverte.
2. L'eau était troublée de sang et l'on n'y voyait plus rien.
Parvenu au champ d'exil, tu as reconstruit ta demeure et soufflé sur les braises de ton avenir. Et d'une ardeur sans faille, tu as battu le fer de ton instinct de survie. C'est à cette seule condition, pensais-tu, que tu gagnerais ta liberté. Tu as posé pierre sur pierre : ton logis te semblait étroit mais il était ton nouveau pays. A chaque jour suffisait sa peine. Mais dans ta course vers l'infini, tu avais mal bâti et la charpente a cédé sous le poids de tes regrets. Qu'importe ! Tu as replanté le lendemain ce qui avait été piétiné hier. Mais il était solide le tombeau de ton amour, quand tu fermais les yeux, quand tu ne pensais pas, quand tu vidais ton esprit. Et elle s'imposait à toi l'image de ton amant chéri. Sa beauté irradiait. Il était l'icône que tu tendais à bout de bras. Et tu criais son nom, dix fois, cent fois. Tu clamais à qui voulait l'entendre que tu ne l'oublierais pas, que jamais tu ne l'oublierais ! Alors ton coeur s'est gonflé d'un nouvel espoir : tu as brisé tes chaînes et tu es reparti à la conquête. Mais en face, l'ennemi résistait, sa forteresse était imprenable. Aveuglé par le soleil qui te dominait, tu t'es battu comme un damné et tu as mugi comme un buffle. Mais les forces t'ont manqué et tu t'es écrasé dans la poussière. Tu es resté là, gisant dans ton lit de misère, attendant que sonne l'heure du prochain combat. Tu as prié pour qu'enfin vienne la victoire, mais elle n'est pas venue. Jamais elle n'est venue ! Alors, quand enfin tu as réalisé l'étendue de ton erreur, ton âme toute entière a plongé dans le grand étang de la douleur. Tu as gémis, tu as pleuré, ton ventre te brûlait et personne ne pouvait plus rien pour toi. Car ils avaient baissé les bras ceux qui t'entouraient de leur douce sollicitude : leurs chants lugubres ne pouvaient indéfiniment alimenter le ruisseau de ta tristesse. Le soleil s'est couché et a posé sur toi le bandeau de ce que tu nommes encore aujourd'hui injustice : tu vivras désormais dans le souvenir de ta gloire passée sans jamais parvenir à en rassembler les miettes.
3. On me recouvrit de terre et j'étouffais.
A cet instant, seule la mort pouvait te délivrer mais tu étais trop lâche pour te porter atteinte. Alors, dans un suprême effort, tu as crié. Tu as lancé autour de toi un dernier appel. Des gens l'ont entendu et se sont approchés de toi. Ils ont porté ton corps et l'ont déposé dans leur sanctuaire. Ils t'ont entouré d'une affection sans nom et t'ont proposé l'oubli. Chaque jour, ils ont préparé pour toi la potion qui te délivrerait. Tu y as pris goût et l'espoir a gonflé tes veines. La vie a repris ses droits. Tu t'es surpris à rire et tu as renvoyé au dédale de sa vie ton étrange souvenir. Tu dansais dans la lumière du jour et tu dormais apaisé la nuit. Tu as loué les géniteurs de ta seconde vie. "Puissent-ils à tout jamais être béni pour leur amour et leur dévouement !" criais-tu. Tu marchais et tu marchais vite. Les jours passaient et les semaines. La lune luisait et le soleil resplendissait. Ils sont venus à toi les sourires de ceux qui te désiraient. Tu es allé vers eux et tu t'es blotti dans leurs bras. Tu as conjuré le mauvais sort et tu semblais victorieux. Jamais, ô grand jamais, tu ne laisserais quiconque barrer le chemin de ta vie. Heureux, tu étais confiant en l'avenir. Et voilà qu'est tombée la nuit : tu t'es glissé sur ta couche écoutant les battements de ton coeur s'alanguir. Mais tes yeux ont percé l'ombre et ont découvert soudain l'image fixe de celui qui a partagé ta vie. Alors a coulé sur toi une terre grasse, lourde et humide. Tu étouffais et tu as poussé un dernier cri. Tu as compris, mais il était trop tard : tu dors maintenant sous la chape épaisse de tes souvenirs. Une porte s'est fermée, mais une autre ne s'est pas ouverte. Ta vie est morte désormais et tu ne renaîtras pas.
08 avril 2008
Le papier est patient, mais le lecteur ne l'est pas (J. Joubert)
Choix n° 1. On ne devrait pas déménager : au poids des cartons trop lourds s'ajoute celui de certains souvenirs qui feraient mieux de rester enfouis. En feuilletant au hasard les pages d'un petit carnet en papier recyclé fraîchement retrouvé, j'ai lu ces mots : "Mon chéri, je suis parti au train. Je te fais des gros bisous. Je t'appelerai pendant ces 4 jours. Je t'aime". Faut-il donc qu'à chaque déménagement je tombe sur les vestiges de mon passé. Déjà, il y a deux ans, un mot avait glissé d'un livre que je venais d'ouvrir. Je l'avais collé dans un journal intime accompagné de ces quelques paroles : "Le vent l'emportera, tout disparaîtra...". On ne devrait pas déménager !
Choix n° 2. On devrait déménager plus souvent : le nettoyage des tiroirs fait parfois surgir des souvenirs joyeux que la mémoire avait déjà oubliés. En feuilletant au hasard les pages d'un petit carnet en papier recyclé fraîchement retrouvé, j'ai lu ces mots : "Mon chéri, je suis parti au train. Je te fais des gros bisous. Je t'appelerai pendant ces 4 jours. Je t'aime". J'ai lu le papier comme on lit une vieille carte postale, avec détachement presque... Je me suis souvenu qu'il y a deux ans déjà j'avais fait la même découverte : un mot avait glissé d'un livre que je venais d'ouvrir. Je l'avais collé dans mon journal intime. Je l'ai relu, l'âme apaisée et le sourire aux lèvres. Il était accompagné de ces quelques paroles que je me suis mises à chanter : "Le vent l'emportera, tout disparaîtra...". On devrait déménager plus souvent !
27 janvier 2008
Quand j'ai été kidnappé, mes parents ont tout de suite agi : ils ont loué ma chambre (W. Allen)
1. Souvent, lorsque le soleil d'été brûlait la ville, j'ouvrais les fenêtres de la chambre jaune et tirais l'épais rideau violet. Puis je m'allongeais sur le lit et laissais la lumière filtrée caresser mon visage. Parfois, une légère brise soulevait la tenture et la faisait battre comme un cœur. L'odeur du thym cultivé sur le balcon se mêlait à celui de la lavande et donnait à la chambre un air de jardin méditerranéen. Alors je restais là à contempler le chat faire sa toilette sur la chaise en bois. Au loin, les cloches de l'église Saint-Christophe comptait les heures quand moi je perdais de longues minutes à paresser dans les draps.
2. Il faisait chaud ce soir-là et nous avions bien du mal à trouver le sommeil. Aucun de nous deux ne dormait et pourtant le silence régnait dans la chambre jaune. Soudain, un cri se fit entendre. À vrai dire, ce n'était pas un cri, plutôt un gémissement, oui, un gémissement de plaisir. Celui-ci provenait de l'une des chambres situées à l'étage supérieur et se répercutait, tel un écho, sur les parois de la cour intérieure. Nous nous sommes redressés pour mieux écouter, tellement ce bruit nous paraissait insolite, puis nous nous sommes regardés et nous avons ri. C'était un rire nerveux comme celui de deux enfants cachés derrière la porte et découvrant je ne sais quel mystère de la nature humaine. Alors que, sous les combles, le plaisir allait crescendo, deux étages plus bas nous ne parvenions plus à contenir notre émoi. Puis les gémissements se sont apaisés et nous nous sommes tus. Le nuit reprit enfin ses droits et imposa aux locataires de partager tous ensemble une quiétude sans murmures.
3. Il m'était impossible de trouver le repos quand il ne dormait pas à mes côtés : le lit me semblait alors trop grand, presque démesuré. Je tournais et tournais encore sur moi-même, espérant trouver la position qui me mènerait au sommeil, mais je n'y parvenais. Je souhaitais ardemment que le chat vienne goûter, avec moi, à la blancheur de mes nuits, mais celui-ci préférait la fraîcheur du salon à la tiédeur de la chambre jaune. Alors de longues minutes s'écoulaient sans que Morphée ne vienne troubler ma veille. Il est toujours singulier de constater combien l'on parvient, et cela assez facilement, à partager sa couche avec autrui. Un seul être vous manque et votre lit est dépeuplé.
18 juillet 2007
Mes amours sont dans les étoiles : des fois j'en suis inconsolable (Daphné)
Je suis sorti de chez lui un peu ivre et très fatigué. J'ai emprunté la longue rue de Crimée, artère pentue qui mène tout droit au sommet de la butte. J'avais le coeur trop lourd. Je me suis assis le long du parc et j'ai laissé mon regard plonger dans le vide. J'aurais pu rester des heures ainsi à sentir le vent frais caresser ma nuque. J'aurais aimé me fondre dans le paysage nocturne, ne faire plus qu'un avec ces grilles, avec ces arbres, avec le bitume, me dissoudre complètement, disparaître. Puis je me suis souvenu du petit cadeau que Virna m'avait offert l'après-midi même : une boîte à voeux. Oh elle ne payait pas de mine cette boîte : c'était un origami aussi fin qu'une allumette. Il ressemblait à ces bombes à eau que nous nous lancions à la figure, mon frère et moi, quand nous étions enfants. J'ai soufflé dans la petite ouverture et la boite a pris forme en se gonflant. Je l'ai approchée de ma bouche, j'y ai emprisonné le voeu qui me tenait le plus à coeur et je l'ai posée sur le bord de la route. Le vent l'a poussée et l'a emmenée de l'autre côté de la chaussée. Puis elle a disparu : je ne sais où elle a terminé sa course. La mienne ne l'était pas et, bien trop lourd pour être porté par la brise, j'ai gravi la montagne délesté du poids d'un voeu qui me vrille le coeur et la tête.
09 juillet 2007
Ça pourrait être comique mais c'est ... pathétique (Helena Noguerra)
Nous sommes deux petits poissons que l'on a extirpés du ruisseau. Nous suffoquons sur la berge en regardant le menu fretin évoluer dans l'eau. Parfois ceux qui nous ont péchés nous replongent dans l'élément liquide afin que nous puissions respirer à nouveau. À bout de force, presque asphyxiés, nous restons là à attendre en faisant des ronds comme deux idiots. Nous attendons... nous attendons... mais ils ne reviennent pas ceux pour qui nous faisons le poteau. C'est que nous ne sommes plus très jeunes et plus très beaux. Et je crains fort que cette attente, si elle se prolonge, ne nous mème droit... sur un plateau.
03 mai 2007
Un morceau de métal dans sa gorge est planté mais il semble vivant (Raphaël)
Et je suis resté là assis sur ma chaise, ne me retournant pas pour le voir s'éloigner. J'ai fermé les yeux et j'ai fait le vide dans ma tête. Puis j'ai regardé autour de moi. C'est une drôle de sensation qui vous prend alors à ce moment précis de votre vie. Vous devenez spectateur d'une scène où jouent des dizaines d'acteurs. Comme si eux ne vous voyaient pas. Ou plutôt comme si vous, vous n'existiez pas. Vous êtes en dehors du temps qui s'écoule devant vous. Vous les voyez mais vous ne les entendez pas. Plus un bruit. Rien que le mouvement des autres autour de vous : les promeneurs qui déambulent, les enfants qui jouent, les habitués qui se reposent. Prostration. Oui voilà le terme adapté : prostration.

