12 août 2008
Le bonheur, c'est d'être consolé ; le courage, c'est d'être résigné (H.-Fr. Amiel)
Épuisé par sa longue marche à travers le parc, Tarcisio finit par s'effondrer sur l'escalier qui donnait accès au belvédère. Après avoir fixé le vide pendant de longues minutes, il appela son ami Peppino et laissa sur le répondeur le message suivant : "Peppino, je n'en peux plus, rejoins-moi je t'en prie, j'ai raté ma vie !". Quand Peppino rejoignit Tarcisio, celui-ci pleurait à chaudes larmes. Alors Peppino prit place à côté de son vieil ami. Écrasé par sa peine, Tarcisio posa sa tête sur les genoux de son camarade et lui dit : "Tu sais Peppino, j'ai raté ma vie...".
09 août 2008
Le soleil est nouveau tous les jours (Héraclite d'Ephèse)
Les rues de Portici étaient baignées d'une douce torpeur. Leurs grosses dalles de basalte, écrasées de chaleur, gémissaient lentement. Dans le port, une eau bleue lançait de longs reflets argentés sur les coques des bateaux. Tout en réparant leurs vieux filets de pêche, quelques marins tranquilles nous ont regardé marcher le long du quai. Au loin, majestueux et paré de son habit vert, le Vésuve dominait les hommes et soupirait d'aise. Puis, sur le rivage baigné de lumière, nous nous sommes assis sur de grosses masses de béton et nous avons contemplé la mer : longuement, silencieusement, comme hypnotisés par la vision de cette baie qui s'offrait à nous, comme irradiés par l'astre solaire qui nous caressait de ses rayons dorés. Un ciel pâle et transfiguré semblait vouloir nous lover dans ses bras et j'aurais aimé que nous soyons - moins infortunés cependant - comme les habitants de l'Herculanum si proche, figés à tout jamais dans la terre, oui, certainement figés dans ce qui me paraissait être, alors, l'illustration même du bonheur.
Etre statufié de son vivant, ça vous pétrifie (L. Scutenaire)
Je me suis mis à courir et c'est haletant que je suis arrivé au pied de l'immeuble. D'une main fébrile, j'ai poussé le grand battant de bois qui me séparait des escaliers. J'ai gravi ces derniers comme s'il s'était agi d'une montagne et je suis parvenu au dernier des six étages. Mon corps tremblait et mon coeur semblait prêt à vaciller. L'émotion prenait le pas sur la raison et c'est avec difficulté que je parvins à ouvrir la porte de mon appartement. Cet obstacle dépassé, je me ruais dans le salon, tournoyais sur moi-même sans pouvoir m'arrêter et poussais des cris d'effroi. Quand le calme fut revenu, je m'approchais du miroir et, saisi par le regard furieux que j'y découvrais, je fus pétrifié de mon vivant. Louis venait de rompre...
05 août 2008
On est tous frères, c'est entendu. Mais on n'est pas jumeaux (L. Pauwels)
J'avais beaucoup d'admiration pour Jacques. Je crois même que j'en étais amoureux, autant que peut l'être, à son âge, un enfant de 11 ans. J'aimais bien jouer avec Jacques. Sa chambre sentait l'abricot. Il possédait un grand Goldorak qui envoyait ses astéroaches à une vitesse fulgurante. Mais Jacques préférait jouer à la poupée mannequin : sa soeur Patricia tricotait de petites robes en laine aux coloris très années 70 : des verts sapin, des rouges écarlates, des oranges fluo et des bleus roy. Je n'aimais pas ces robes : elles ressemblaient aux napperons qui trônaient sur la télévision et les meubles du salon ; sur l'un d'entre eux la mère de Jacques avait placé un chien qui remuait de la tête quand on l'effleurait ; je trouvais ça vulgaire : chez moi les napperons étaient en dentelle. Quand nous ne jouions pas dans la chambre, nous nous mettions devant la porte d'entrée et nous écoutions des 45 tours dans son mange-disque : les disques de Karen Cheryl étaient nos préférés. Ainsi passaient nos après-midi : entre rire et chansons. J'aimais bien quand Jacques riait : sa grande bouche laissaient entrevoir des dents blanches et bien rangées. Plus haut, deux yeux bleus lui donnaient un regard évaporé, un peu comme quand Sylvie Vartan chante Comme un garçon. Ce qui tranchait avec ses cheveux noirs corbeau, plus noirs encore que les miens. Un beau jour d'été maman m'a offert une bande-dessinée : le Cosmoschtroumpf. Jacques et moi collectionnions les figurines des petits hommes bleus. Alors quand maman m'a fait cadeau de l'album, tout fier je suis allé le présenter à Jacques pour que nous le lisions ensemble dans son grand lit couvert de fausses fourrures synthétiques. J'ai traversé la rue et j'ai sonné à la porte. Jacques a ouvert et je lui ai tout de suite montré ma bande-dessinée. Il l'a regardée d'un air désinvolte et m'a dit : "Je ne peux pas jouer avec toi aujourd'hui : je joue avec Christophe". Puis il a refermé la lourde porte de bois en me laissant seul, comme un idiot, derrière elle. Alors je suis rentré chez moi, je suis allé droit dans ma chambre, abandonnant la bande-dessinée dans le salon, et j'ai maudit cet ingrat de Jacques et ce voleur de Christophe. Puis l'été s'est achevé et je suis entré en 6e. Jacques, plus vieux que moi d'un an, venait de passer en 5e. J'avais déjà oublié l'affront et le ressentiment des semaines passées. L'arrivée au collège me terrorisait un peu. Heureusement je savais que je pouvais retrouver Jacques dès la première récréation. Assis sous le préau, il discutait avec ses camarades de classe. Forçant ma timidité, je suis allé le voir. Son blouson de faux cuir noir lui donnait un air d'adolescent rebelle. Me voyant arriver dans sa direction, il s'est levé brusquement et s'est approché de moi. Il n'a pas répondu à mon bonjour et m'a dit : "Tu sais Rafaele, maintenant j'ai grandi et j'ai de nouveaux amis... et puis de toute façon, je quitte bientôt le collège ! Oui, je ne t'ai pas dit ? mes parents déménagent !". Me tournant le dos, il a rejoint rapidement ceux à qui il dédiait maintenant le nom "ami". Je n'ai plus jamais revu Jacques et ses grands yeux délavés. De Jacques aujourd'hui il ne reste plus que ce souvenir... et la maison qu'il habitait jadis, celle-là même qui, encore aujourd'hui, fait face à la maison de mon enfance.

