Rafaele's circus

Ma vie est un cirque : entrez sous le chapiteau et prenez part au spectacle !

05 février 2009

En photographie, ce n'est pas le photographe qui est important (Y. Athus Bertrand)

jeune_fille_a_la_fenetreTu es venue sans aucun détail, aucune directive. Le monsieur t'avait juste dit : "Venez comme vous êtes habituellement, oui, c'est cela, sans rien changer !".

Quand tu es entrée dans la grande pièce, tu as rougi bien sûr et c'est en bégayant et en regardant tes chaussures que tu t'es présentée à lui. Il t'a rapidement dit bonjour et ne s'est plus adressé à toi. Tu le voyais affairé à droite, à gauche, ne sachant pas finalement à quoi il était véritablement occupé. Le temps t'a paru long et tu as bien sûr songé à repartir, mais, finalement, tu es restée là à demi captivée par le bourdonnement de celui que tu ne connaissais pas il y a deux jours à peine. Tu l'as vu monter à lui tout seul de grosses machines suspendues à de hautes perches et de lourds appareils dont tu n'avais eu jusque-là aucune idée.

Enfin il est venu vers toi et t'as demandé : "Écoute bien ma petite, tu vas aller vers le fond de la pièce, face à ce mur décoré. On y a peint une fenêtre ouverte sur la mer. Tu vas t'y accouder et tu vas regarder les flots bleus comme si tu y étais !". "Mais...", as-tu essayé de bredouiller, mais il ne t'a pas laissé le temps de continuer. Tu t'es exécutée et c'est bien maladroitement que tu as posé les coudes sur le faux rebord en bois. Tu avais envie maintenant de rire, mais tu ne savais pas si le moment s'y prêtait.

C'est alors qu'autour de toi tu as entendu de drôles de cliquetis, une forte chaleur se diffuser et des lumières crépiter. On t'a demandé de ne pas bouger et seul ton pied droit a reculé. Quand enfin tout s'est achevé, on t'a remercié, on t'a demandé de partir et de ne pas t'inquiéter.

Quelle ne fut donc pas ta surprise quand, quelques jours plus tard, tu as reçu chez tes parents ce portrait de toi, car c'en est un, petite fille au corps un peu boudiné mais dont l'image était maintenant fixée pour la postérité.

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04 février 2009

Savoir ce que tout le monde sait, c'est ne rien savoir (R. de Gourmont)

nuit_2Que s'est-il passé cette nuit-là ? Je ne le saurais probablement jamais. D'ailleurs n'était-ce pas le soir précédent ? Qu'importe ! Je ne le saurais probablement jamais.

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03 février 2009

Il n'y a pas d'explication à la mort. Elle entre, elle vous arrête au milieu d'une phrase (A. Burgess)

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Quelle heure était-il ? Je ne m’en souviens plus exactement. Il était tôt ce matin-là. Mercredi, samedi ou dimanche ? Je ne sais plus.

Les volets étaient encore fermés. Il faisait sombre dans le salon. J’avais allumé la télévision et regardais je ne sais quelle émission destinée aux enfants.

Allongé sur le canapé, blotti dans la grosse couverture verte, je laissais les images animées et colorées envahir mon esprit de petit homme.

Soudain une sonnerie stridente vient fendre le doux cocon que je m’étais aménagé : le téléphone sonne et il faut que je réponde. Je me lève, prends le temps d’enfiler mes pantoufles, laisse l’appareil s’époumoner encore une ou deux fois, puis me décide à décrocher le combiné :

- "Allo ?".

- "Oui ?".

- "Rafaele ?".

- "Oui !".

- "C'est ton oncle Grégoire à l'appareil ! Ton père est-il à côté de toi ?".

- "Non !", répondis-je l'esprit un peu troublé par le ton direct de la voix de mon oncle.

- "Rafaele, écoute-bien, ta grand-mère est morte ce matin ! Dès que ton père arrive, demande-lui de venir le plus rapidement possible !".

- "Oui...", ai-je bredouillé.

La voix s’est tue et a laissé place au « bip bip » si caractéristique. À ce moment précis, le sol aurait pu se dérober sous mes pieds. Je suis resté pantois, la bouche ouverte, l’appareil au bout des doigts. La mort de ma grand-mère, terrible événement pour un enfant qui n’avait jamais côtoyé la mort, était une chose, mais qu’un fils doive annoncer à son père la mort de sa mère en était une autre bien plus cruelle. Déjà, je maudissais cet oncle qui m’avait octroyé en ce matin si doux le rôle du porteur de mauvaises nouvelles.

Comment faire ? Que dire ? Comment affronter le regard de mon père, sa douleur, sa tristesse ? Autant de questions, d’interrogations qui se pressaient dans ma tête et qui tournoyaient autour de moi comme de noirs corbeaux. Réfléchir. Réfléchir bien et vite ! Comment le peut-on à 12 ans quand on n’a jamais connu la mort ? Impossible. Un enfant de cet âge-là et de cette ignorance-là ne peut pas. Et papa qui doit arriver… qui va arriver ! D’un bond, je saute sur la télévision et tourne le bouton. J’attrape la couverture au passage et file directement, tel un damné, dans ma chambre en empruntant quatre à quatre les marches de l’escalier. Parvenu au sommet des degrés, je m’arrête… Je tends l’oreille et j’écoute. Devant le garage, oui, là, devant le garage, une voiture s’est arrêtée. La voiture de papa. Papa est arrivé. La terrible nouvelle à annoncer. Je ne veux pas ! Je ne veux pas ! Ce n’est pas à moi de le faire ! Je tourne sur moi-même comme une toupie, je ferme les yeux, je vais me réveiller et rien de tout cela n’aura existé. J’ouvre les yeux… Mon père est au pied de l’escalier :

- "Hé, mon p'tit ! Ça va ?".

- "Papa ! Eva est morte !".

Ces mots à peine prononcés, mon père avait déjà disparu. Je suis resté seul sur le palier froid et dépourvu de lumière, à demi stupéfait par ce que je venais de révéler, vérité qu’il n’était plus possible de nier et que l’on ne pourrait jamais plus effacer.

Ce jour-là, une part de mon enfance s’est envolée : l’idée de mort s’est imposée à moi dans toute sa violence et, on peut aussi le dire, dans toute sa banalité. Cependant, Je n’y avais pas été préparé et n’aurai jamais imaginé en être un jour le funeste messager.

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13 décembre 2008

La vie est trop courte pour perdre du temps à râler (Anonyme)

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Composer n'est pas un art facile et je sais combien tu peines : tu râles, tu souffles, tu t'énerves. Moi, tout ce qui m'intéresse est de savoir quelle couleur substituer au rouge sang des murs de ce salon qui me vrille les yeux. Mais tu ne m'écoutes pas. Je te laisse à ton affaire et regarde par la fenêtre. De l'autre côté de la rue, perchée à son balcon, notre voisine "bien aimée" attend son Roméo avec une impatience non dissimulée. Ce "charmant" spectacle ne me chavire pas le cœur et, faute d'argent, je désespère à l'idée de ne pouvoir meubler correctement notre "nid d'amour". Quand je pense que, chez ma mère, la maison est grande et lumineuse : tout y est frais et riant. Notre appartement est petit, froid et sinistre. Finalement notre logis n'est pas sans ressembler aux chambres que louent au-dessus de nous les prostituées. Quel malheur m'a pris de te suivre ici, dans cette ville ? Maman avait raison et j'aurai dû l'écouter ! À cette heure, je serais avec elle, sous l'appentis, à siroter, tranquillement, de la grenadine. La chaise bleue doit lui paraître bien vide. Il ne lui reste plus aujourd'hui que le spectacle de son jardin exotique. Toi, que m'offres-tu ? Une courette bétonnée et grise ! As-tu crû que nous étions en prison ? Et ce bruit ! Tout ce bruit ! C'est une maison en carton ! Je n'en peux plus d'entendre les cris de ces filles de joie quand elles se lavent. Vous me fatiguez avec vos ablutions ! Ici, nous sommes partout, sauf dans une maison !

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14 septembre 2008

Le voyage est une suite de disparitions irréparables (P. Nizan)

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Quand tu arriveras à la ville, après avoir parcouru de longues plaines couvertes de blés, franchi d’épaisses forêts et traversé de larges rivières, quand tu arriveras à la ville, dis-je, je pense que tu seras enfin heureux de te sentir moins solitaire. Voilà tant et tant d’années que tu as quitté notre demeure. Je te revois ce matin-là, souriant à la simple idée de partir à l’aventure. Combien d’années se sont écoulées depuis ton départ ? Dix, quinze, vingt années ? Plus, beaucoup plus ? Je ne les compte plus tant la peine liée à ton absence est aujourd’hui encore vive. Quand tu arriveras à la ville donc, tu seras content, je pense, de voir que rien n’a changé. Sur ta droite, tu apercevras la maison des Peters avec ses cheminées noires, son toit de tuiles sombres et sa grande façade blanche. La maison est restée telle que tu l’as connue. Certes, Mrs Peters est morte et son mari se sent bien seul désormais, mais tu y trouveras encore dans le jardin le pommier qui, à la fin de l’été, nous offrait ses belles pommes jaunes. Juste à côté, tu ne pourras manquer la petite maison de Mrs Brown. La façade est encore couverte de l’ocre brun doré que papa avait étendu un jour de printemps où nous n’avions pas l’école. Je me souviens ce jour-là tu avais perdu une dent et tu n’osais plus sourire. La façade est aujourd’hui moins lumineuse, mais je me dis que quelque part c’est une trace que papa a laissée dans la ville. Puis tu dépasseras la grande maison de bois qui nous faisait si peur lorsque nous étions enfants. Te souviens-tu du jour où nous y avons pénétré afin de découvrir je ne sais quel trésor caché par le vieux John ? Je ressens encore l’effroi à l’idée que la lourde porte de chêne rouge ne se referme à tout jamais derrière nous. Enfin, en face, tu reconnaitras sans peine notre maison : toujours là, fière, droite, majestueuse. Elle non plus n’a pas changé. C’est là que je t’attends, toi mon frère bien aimé qu’il me tarde de retrouver.

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04 septembre 2008

Les forêts le soir font du bruit en mangeant (E. Guillevic)

stfrieux11C'est animés d'une volonté farouche que Juliette, Pierre et moi-même avons emprunté le petit chemin qui nous mènerait au sommet de la haute dune. Ce long ruban d'arène - semblable au chemin de briques jaunes conduisant à la cité d'Émeraude du royaume d'Oz - a rapidement fait de nous des Dorothy aux pieds alertes. Dans l'épaisse forêt, la joie nous guettait et tous nos sens étaient en éveil : les pins embaumaient l'air d'une douce odeur de résine ; argousiers, mûriers, pruniers sauvages tendaient à nos mains curieuses leurs baies colorées mais acides ; et nos oreilles bruissaient des stridulations des grillons. Pour un peu nous pensions être, dans ce lieu tout emprunt de quiétude, les derniers maillons d'une longue chaîne humaine. Las ! d'autres représentants de notre espèce avaient décidé de tenter semblable aventure et notre parc naturel prit rapidement les allures d'une autoroute des vacances. Nous assistions maintenant à un chassé-croisé de conquérants ayant déjà conquis et de conquistadores partant à la conquête, les premiers saluant les seconds d'un amical "Bonjour !" ou d'un "Ça grimpe !" quasi compassionnel. Parvenu au sommet et contemplant la vue qui s'offrait à lui, Pierre ne put s'empêcher de lancer à deux randonneurs exténués : "Pour qui cherche la plénitude, les réserves ne sont plus ce qu'elles étaient !". Nous ne fûmes pas étonnés, Juliette et moi, de voir que ces pauvres marcheurs le regardant d'un air ahuri ne l'avaient pas compris.

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Nous ne sommes que des grains de sable mais nous sommes ensemble (B. Werber)

touquet_plage2La plage s'étend sur une quinzaine de kilomètres depuis l'embouchure du fleuve jusqu'aux rives de la ville voisine. Sur la grève dorée, les vacanciers s'entassent, les uns prêtant leur corps aux rayons ardents du soleil, les autres protégés par de larges parasols aux couleurs océanes. Assis sur la digue, Juliette et Pierre tournent le dos à la mer et regardent les estivants partir à la conquête du grand vaisseau de sable. Ils pensent ne plus avoir l'âge de s'étaler ainsi à la vue du premier quidam venu. Moi, face à la mer, j'offre mon visage à l'astre solaire et tente de matifier ce teint de Parisien cadavérique. Paupières closes, esprit reposé, j'écoute les bruits de la plage : ici un ballon de volley rebondit sur des mains expertes, là deux frères se disputent, ailleurs une jeune fille compte le nombre de sauts effectués sur un trampoline. Mais bientôt l'heure n'est plus au farniente et nous devons poursuivre la remontée de la digue. Sous nos pas, parsemé de milliers d'éclats de verre poli, le goudron rose scintille. La promenade est propice aux confidences et Pierre raconte ses souvenirs d'enfant. Ainsi nous faisons la nique au temps qui passe : la figure paternelle transmettant une part de son histoire au fiston déjà grand qui l'écoute bien sagement.

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Les feuilles qu'on foule, un train qui roule, la vie s'écoule (G. Apollinaire)

tgv0017jnLe compartiment de la 1ère classe dans lequel je m'engouffre est presque vide. Le Nord n'est pas la destination de vacance idéale des Parisiens. Je m'assois et pose romans et revues achetés à la librairie sur la un siège vacant. Je ne sais pas pourquoi je m'évertue à acheter de la lecture : je sais pertinemment que je ne lirai par pendant le voyage et que je finirai le regard perdu dans le vide, la tête dans les pensées. Bientôt deux voyageurs se joignent à moi. Lui, plus consciencieux, lira plus tard le roman qu'il a pris soin de ranger dans sa valise. Pour le moment, il sort son casque stéréo, le pose sur la tête et ferme les yeux. Elle se débarrasse de la plante verte qui l'encombre et installe son ordinateur portable sur la tablette centrale. Tout en chaussant ses lunettes, elle jette un rapide coup d'oeil en direction de ses voisins. Je l'observe et trouve que cela lui donne un air d'intellectuelle très à la mode. Nous attendons le départ quand entre, presque à la dernière minute, une jeune maman tenant fermement dans ses bras un nouveau-né. Chacun d'entre nous la regarde enlever avec précaution les sangles du corset qui retient l'enfant sur le ventre maternel. Prenant sa place à nos côtés et sans se soucier de ses voisins, elle adresse quelques risettes à l'enfant qui, à son tour, lui sourit. Mais bientôt le visage de celui-ci se tord et la bonne humeur cède la place aux cris et aux larmes : il faut nourrir l'enfant ! Alors, délicatement, la jeune femme relève son chandail rose et laisse apparaître, sous le regard à la fois incrédule et émerveillé de ses voisins, le sein qui, presque instantanément, délivre bébé des tourments de la faim.

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12 août 2008

Le bonheur, c'est d'être consolé ; le courage, c'est d'être résigné (H.-Fr. Amiel)

calin1et5Épuisé par sa longue marche à travers le parc, Tarcisio finit par s'effondrer sur l'escalier qui donnait accès au belvédère. Après avoir fixé le vide pendant de longues minutes, il appela son ami Peppino et laissa sur le répondeur le message suivant : "Peppino, je n'en peux plus, rejoins-moi je t'en prie, j'ai raté ma vie !". Quand Peppino rejoignit Tarcisio, celui-ci pleurait à chaudes larmes. Alors Peppino prit place à côté de son vieil ami. Écrasé par sa peine, Tarcisio posa sa tête sur les genoux de son camarade et lui dit : "Tu sais Peppino, j'ai raté ma vie...".

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09 août 2008

Le soleil est nouveau tous les jours (Héraclite d'Ephèse)

05Les rues de Portici étaient baignées d'une douce torpeur. Leurs grosses dalles de basalte, écrasées de chaleur, gémissaient lentement. Dans le port, une eau bleue lançait de longs reflets argentés sur les coques des bateaux. Tout en réparant leurs vieux filets de pêche, quelques marins tranquilles nous ont regardé marcher le long du quai. Au loin, majestueux et paré de son habit vert, le Vésuve dominait les hommes et soupirait d'aise. Puis, sur le rivage baigné de lumière, nous nous sommes assis sur de grosses masses de béton et nous avons contemplé la mer : longuement, silencieusement, comme hypnotisés par la vision de cette baie qui s'offrait à nous, comme irradiés par l'astre solaire qui nous caressait de ses rayons dorés. Un ciel pâle et transfiguré semblait vouloir nous lover dans ses bras et j'aurais aimé que nous soyons - moins infortunés cependant - comme les habitants de l'Herculanum si proche, figés à tout jamais dans la terre, oui, certainement figés dans ce qui me paraissait être, alors, l'illustration même du bonheur.

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